Séisme, mensonges et vidéo

Intox, mode d'emploi. D'un côté, des individus réactifs et fin connaisseurs du web. De l'autre, des journalistes pressés et mal formés à la vérification en ligne. La vidéo présentée par des médias comme celle de "l'ambassade de France à Haïti pendant le tremblement de terre", capturée à la va-vite sur des plateformes, passe pour un cas d'école. 

Je suis - brrr - tout rouge de rage. Plusieurs médias auraient pu éviter de commettre une énorme bourde - aux conséquences désastreuses en terme de réputation.. Petite chronologie et analyse d'un cafouillage annoncé. 

13 janvier 2010. Neuf heures du matin. Quelques heures après le tremblement de terre à Port-au-Prince, Citizenside reçoit une vidéo intitulée "Ambassade de France pendant le tremblement de terre à Haïti". Nous diffusons tous les jours des images d'amateurs qui veulent participer à l'actu. Dès le premier visionnage, Matthieu Stefani et Philippe Checinski, cofondateurs de Citizenside, ont un très gros doute. "Quelque chose cloche". 

La séquence dure 57 secondes. Une caméra de surveillance, braquée sur des bureaux en open-space, semble capturer la sieste d'un chien.

Soudain, l'animal se lève et s'enfuit. Puis tout commence à tanguer. Un homme blanc, en t-shirt, de forte corpulence, s'échappe hors champ, non sans mal. Il est bientôt rejoint par ses collègues. L'image se brouille. Fin.

Nous échangeons nos impressions quand se produit un événement très, très étrange. Un tweet de Pascal Riché. Le cofondateur du site Rue89, évoque la même vidéo. Pour aussitôt émettre, lui aussi, des réserves.

La vidéo est cette fois diffusée sur Dailymotion. Mais aussi sur YouTube. Même pseudo, même titre, même date de publication, pendant la nuit (heure française) de la catastrophe en Haïti. 

Vraiment intrigant. J'enquête.

Première interrogation : cette vidéo était-elle déjà en ligne avant même les premières secousses à Port-au-Prince? En moins de dix minutes, avec des moteurs de recherche classiques, je reconstitue l'histoire et en détermine l'origine. La séquence date du 9 janvier - soit trois jours avant la catastrophe en Haïti. 

La scène se passe pendant un tremblement de terre dans le nord de la Californie. Notre manipulateur s'est contenté de zoomer sur l'image pour effacer la date d'origine, comme le note un autre journaliste de Citizenside, Nicolas Filio. 

Le chien appartient à un couple d'employés d'un journal, le Times Standard, qui ont diffusé la vidéo sur YouTube. Le succès est immédiat : le flair du chien, qui aurait pressenti les secousses, fait le bonheur des internautes à travers le monde, qui la partagent ou la recopient. Partout. Même CNN tombe sous le charme et diffuse la séquence. 

Je ne suis pas un labrador, mais j'hume comme un parfum de poudre dans l'air. Il est tôt. La vidéo est bien titrée, bien "taguée", avec des mots-clés comme "tremblement de terre", "Haïti", "France". Tout pour ressortir dans les premiers résultats des moteurs de recherche. Les médias hexagonaux se réveillent tout juste. 

Aucun envoyé spécial n'enverra d'images avant quelques heures aux rédactions. Autant de bêtes affamées sans pitance, qui vont se précipiter sur le web. 

En face, un individu très réactif, qui inonde simultanément toutes les plateformes vidéos. Pour la petite histoire - renseignements pris - notre expert es-manipulation est un fonctionnaire émargeant...au ministère de la Défense (peut-être en mal d'occupation pendant ses congés?). Notre homme poussera parfois le vice jusqu'à se présenter sous le nom d'un diplomate travaillant effectivement à l'ambassade de France à Haïti.

J'émets vite une série de tweets pointant vers le site de CNN. Difficile de faire plus explicite. Malheureusement, tout le petit monde des médias n'est pas sur Twitter. Pire, tous ne suivent pas @aviers (séquence "smiley inside").

Je ne m'arrête pas là et signale le problème de cette vidéo à YouTube et Dailymotion. Sans succès. J'écris au plaisantin via les commentaires (comme Rue89). Chou blanc : l'auteur se contente de les supprimer. 

Mais la machine médiatique s'est réveillée, et doit nourrir des couvertures en direct sans beaucoup d'infos, et encore moins d'images. On évoque vite des milliers de morts. Je vois très vite la "fausse" vidéo diffusée sur le site d'un quotidien régional. J'appelle le rédacteur en chef. Le lien vers YouTube est aussitôt supprimé. Mais je ne peux pas prévenir tout le monde.

Je parie sur le bon sens des télévisions. Car il s'agit bien de bon sens. 

Regardons la vidéo à nouveau. Un chien? un homme blanc plutôt gras, habillé très, très décontracté? Dans les locaux d'une ambassade? Et vous en voyez souvent, des vidéos de surveillance tournées dans l'enceinte d'une représentation officielle à l'étranger?


Donc, le chargé de la sécurité aurait recopié la vidéo (relevant du secret défense) sur son ordinateur, coupé la séquence en ouvrant un logiciel de montage, avant de l'envoyer sur différentes plateformes en ligne? Sans crainte de se faire prendre et de perdre son emploi? En pleine panique? Alors que l'ambassade de France est aussi touchée par le séisme? Tsss. Tss. Et re-tsss. 

13 janvier 2010. 20H30. Bilan des dernières heures : France 3 a présenté la vidéo de notre "ambassade" dans trois éditions. Autres belles prises dans le filet de notre manipulateur : la chaîne d'info BFMTV (qui retire vite la vidéo de l'antenne), qui s'est elle-même fournie auprès du service vidéo de l'AFP. L'Agence s'aperçoit relativement rapidement de son erreur, mais le mal est fait (Citizenside compte parmi ses actionnaires l'AFP, séquence honnêteté). 

L'erreur est humaine. Personne n'est infaillible. La fatigue, la pression aidant, un journaliste peut rapidement commettre une erreur. 

Je reste étonné par le cas France 3. Trois éditions, jusqu'à 19h30? Avec autant de rédacteurs en chef, de chefs d'édition, de présentateurs?...

Question : ce cafouillage pouvait-il être évité? Oui. Pour des questions de bon sens. Mais aussi parce que d'autres journalistes, plus à l'aise avec le web, ont flairé la supercherie. 
Tout comme certains internautes, qui ont repéré et capturé l'erreur des chaînes en direct. 

Les journalistes manquent de formation. A la vidéo en ligne. Au web 2.0. Maîtrisent mal Google. Je n'écris pas ces mots uniquement parce que je suis également formateur (re-séquence honnêteté). Mais je vois trop de rédacteurs, vieux loups de mer, dénigrant "l'Internet" avant de se précipiter sur YouTube pour y pêcher des poissons en plastique. 

Je suis toujours étonné de voir des directeurs de rédaction s'interroger sur l'opportunité et l'urgence de mettre à niveau leur troupe sur la recherche en ligne, la vérification des documents amateurs. 

Journalistes, rédacteurs en chef, formez-vous. Ou trompez-vous.

MAJ 18/01/2010 : M6 bat le record toutes catégories, en diffusant cette même vidéo le dimanche 17 janvier 2010, soit quatre jours après la révélation de l'affaire par Rue89.com, LePost.fr, etc. A lire sur Arrêt sur Images

MAJ 02/02/2010 : France 3, qui a retrouvé et interviewé l'auteur de cette intox (on peut saluer au passage la démarche de la rédaction, qui va plus loin que de simples excuses), me signale cette vidéo : le "buzzeur" s'explique sur son geste. C'est très, très instructif...

Les journalistes web montent vite (mais pas forcément dans les rédactions)

Soyons honnête : ce billet ne l'est pas. Je vais prendre deux exemples qui n'ont rien en commun, en faire un angle et tirer des conclusions hâtives.  Bref, faire acte de journalisme. Pardon : de mauvais journalisme.
 
Deux jeunes et brillants rédacteurs web viennent de quitter le métier : Antoine (@fcinq) Bayet part d'Europe1.fr, Emile Josselin de 20minutes.fr

Le premier pour piloter chez Spintank un vaste projet éditorial pour un "gros compte" comme on dit dans les agences de comm'.

Le deuxième s'apprête à prendre en charge l'ensemble des "contenus web" au sein du Parti socialiste.

Bref, deux petits (surtout Emile) jeunes qui montent vite, mais pas là où on les attend.

Qu'est-ce qui peut faire partir du métier deux journalistes en poste et plein d'avenir? Des rédactions trop sclérosées, des tâches trop répétitives, des évolutions de carrière trop lentes, des jobs pas assez payés? Le sentiment que les choses doivent évoluer, là, maintenant, et que ceux aux commandes ne prennent pas les bonnes décisions?

"Pas du tout, me répond Emile, soufflant sa fumée dans le combiné, tu te goures complètement. Je suis passionné par la politique depuis longtemps et j'ai hâte de commencer mon nouveau boulot. J'ai eu assez vite des responsabilités à 20minutes.fr et une grande liberté d'action. Je voulais simplement changer d'orientation professionnelle.  Tu penses au départ d'Antoine, mais c'est un effet de loupe. Ton billet ne va jamais tenir la route."

Ok. Tant pis, je poursuis, j'ai le droit : j'ai une carte de presse.  Je coince Antoine sur Gtalk. "J'ai été attiré par les responsabilités et l'envergure du projet que je dois mener au sein de l'agence. C'est vrai que dans certaines rédac', on ne demande pas l'avis des plus jeunes sur les orientations stratégiques, et qu'on ne leur donne pas assez de responsabilités".

J'en tire donc une conclusion, forcément infondée. Les "directions multimédias" peuvent-elles survivre, si elles sont uniquement régentées par des quinquagénaires? Sans faire monter ultra-rapidement des très jeunes journalistes, en leur donnant de larges responsabilités sur les plus grands projets?

Loin de moi tout jeunisme militant. Les Benoît Raphaël, Frédéric Filloux, Eric Scherer, Jeff Mignon, Mark Glaser, Alain Joannès, etc.,  nés avant 1989, sont aux avant-postes de la réflexion et de l'action en ce domaine.

Mais que penser de ces "directeurs stratégiques" qui ne connaissent pas Facebook? qui se gargarisent en 2009 d'avoir ouvert pour leurs journalistes un...blog?

Parmi les fondateurs de Google, Facebook, Digg, YouTube, on ne trouve aucun trentenaire.

Dans les médias en ligne, l'heure est venue de nommer des généraux de 20 ans.

CC The Lane Team

Journalisme participatif : iReport intégré au nouveau CNN.com

CNN.com fait peau neuve, et en profite pour intégrer  iReport, sa plateforme de journalistes citoyens (je préfère le terme de témoins d'actualité).

iReport conserve son nom de domaine, mais se voit désormais clairement accolée à la marque CNN.

Sur la précédente version d'iReport, la plateforme était extérieure au site CNN.com. Le but était de distinguer clairement les "iReporter", les amateurs, des journalistes professionnels, ceux travaillant pour CNN.

On peut voir ce rattachement au site phare du groupe Turner comme un signe de reconnaissance officiel.

Depuis le lancement il y a deux ans, le succès de la plateforme ne se dément pas : le site affiche plus 376 000 contributions.

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La nouvelle version met en avant sur un compteur les infos "vérifiées" par la rédaction et diffusées sur l'antenne de CNN, soit plus de 19 000 depuis le début de l'aventure.

La distinction  entre le témoignage brut et l'information vérifiée est clairement mise en avant sur le site. Les images brutes sont désormais estampillées d'un "non-vérifié", les images validées et diffusées marquées d'un "i" rouge, le logo de iReport.

Sur le blog d'iReport, une membre se plaint d'ailleurs d'une moins bonne mise en valeur de la communauté qualifiée, celle qui place ses images et qui voyait ses vidéos diffusées à l'antenne gratifiées d'un gros macaron "On CNN" sur les vidéos passées à l'antenne.


Le design du nouveau iReport est épuré, la navigation facile. Petit bémol, les photos sont moins mises en avant que sur la précédente version.

Dans la vidéo de présentation de la nouvelle version de CNN.com, le présentateur met à la fin l'accent sur l'intégration d'iReport.com

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